FRANCK PETETIN
Interview réalisée par Stéphanie Tirtiat
Les Deux Yeux
Pourquoi est-il important que le cheval puisse nous regarder avec ses deux yeux ?
Eh bien, dans un cheval, il y a deux chevaux : un côté gauche et un côté droit, et ce ne sont pas les mêmes. Le cheval côté gauche peut être confiant mais pas respectueux, et le cheval côté droit peut être plus respectueux mais moins confiant. Ou l’inverse. Ou ni confiant, ni respectueux.
Le cheval a une tendance naturelle à nous regarder plus avec un œil plutôt qu’avec l’autre. C’est le côté où il a le plus confiance. C’est la manière dont il nous regarde avec tel ou tel œil qui nous dit quel est le côté où il a le plus confiance. D’ailleurs, si on y prête attention, quand on passe d’un côté à l’autre en passant devant lui, il peut même nous empêcher de passer en nous bloquant avec sa tête. En fait il nous suit de l’œil le plus confiant.
Quand vous allez voir votre cheval au pré par exemple, et qu’il vient vers vous. Soyez très observateur. Parce qu’il est loin, vous avec le sentiment qu’il vient droit vers vous, mais en fait il arrive avec un léger angle pour faire en sorte d’arriver près de vous en vous mettant (pour la plupart des chevaux) sur son œil gauche. En tout cas sur l’œil le plus confiant. Et comme vous vous adaptez à lui, vous prenez ce qu’il vous donne, vous vous mettez sur l’œil gauche pour le caresser. Vous êtes en train de cultiver le déséquilibre entre le côté droit et le côté gauche. (Ici en termes de confiance.)
Environ 90% des chevaux nous regardent spontanément avec l’œil gauche. Le port de tête du cheval sera plutôt bas. Signe de relaxation donc de confiance. Si vous vous tenez du côté droit et qu’il manque de confiance de ce côté-là, il se peut qu’il ait le port de tête un peu plus haut. C’est un détail à observer en permanence, car il en dit long sur son niveau de confiance d’un côté ou de l’autre. En effet, sans confiance, il est impossible d’aller plus loin dans l’éducation d’un cheval qu’on voudrait équilibrer. Sans confiance, pas de respect. C’est une notion très importante que nous abordons en stage, et à laquelle il faut prêter une attention particulière. C’est fondamental car il y a des conséquences et non des moindres.
Quelles sont les conséquences ?
Si le cheval n’est pas équilibré des deux côtés en termes de confiance ou de respect, vous aurez un cheval qui perdra la rectitude dans le reculer par exemple, qui sera plus raide d’un côté que de l’autre, surtout dans les allures supérieures. Il aura du mal à aborder un obstacle par la droite par exemple, il fera plus d’écarts d’un côté que de l’autre, ce qui posera problème dans les changements de direction, les mouvements latéraux, etc.
Comment l’expliques-tu ?
J’entends souvent dire qu’un cheval est « plus raide à droite ». Dans 100% des chevaux que je travaille, cette raideur est mentale, pas physique. Au début les gens en doute puisque la résistance ressentie est physique. Mais j’en fait systématiquement la démonstration. Un cheval moins confiant sur l’œil droit par exemple sera plus difficile à incurver de ce côté. La raison, d’un point de vue mental, n’est pas facile à expliquer, mais je l’explique comme cela : il se défend de ce qui se pourrait arriver à droite, faute de confiance en lui de ce côté-là. Alors il ne s’y projette pas, ou fuit ce qui se passe de ce côté-là. En gagnant sa confiance sur ce côté, comme par magie, il va s’assouplir naturellement. Et comme il y a une relation consubstantielle entre le mouvement et l’émotion, alors plus un cheval sera dans une allure supérieure, plus il sera raide dans l’encolure, et a fortiori du côté où il est le moins confiant. Donc, le fait que le cheval puisse nous regarder avec les deux yeux est synonyme d’un degré de confiance en lui identique des deux côtés… à un instant T bien sûr. Il faut travailler pour augmenter l’espace-temps où il a confiance en lui des deux côtés, alors l’équitation devient plus facile.
Qu’est-ce que ça change exactement dans son esprit ?
Le fait qu’il puisse nous regarder avec ses deux yeux, et détendu, nous dit qu’il n’a pas de problème de confiance sur un œil plus que sur l’autre… à ce moment-là (et il y a 4 moments dans une seconde), donc cela peut changer, ce n’est pas figé. Si le cheval a confiance de manière égale sur chaque œil, il est en mesure de se tenir face à nous sans tourner la tête, ne serait-ce que d’un seul degré.
Notre responsabilité est de gagner sa confiance sur l’œil, (comprendre sur le côté), où il nous dit qu’il en a besoin, en travaillant positivement ce côté. Une fois cette confiance établie, le cheval pourra nous regarder avec un œil ou avec l’autre. Et s’il peut nous regarder indifféremment avec un œil ou avec l’autre, alors il peut nous regarder avec les deux.
Et ça, comment tu l’expliques ?
Cela est dû au fait que le cheval n’a pas de vision panoramique, comme nous. Il reçoit deux images. En tout cas, c’est ce que je pense et c’est aussi ce que pensait Ronnie. Quand je lui ai demandé s’il pensait que le cheval recevait deux images, il m’a répondu « Oui je pense. » Je vous suggère de faire l’essai de marcher à coté de votre cheval avec du mou dans la longe en étant sur son œil droit. Il va ralentir, passer derrière vous et vous mettre légèrement sur son œil gauche. Vous aurez l’impression qu’il est derrière vous, mais non, il est un peu décalé. Simplement parce qu’il est plus confiant sur l’œil gauche. Avec de l’expérience, on fait la corrélation entre l’exemple que je viens de citer, la raideur au galop à droite dans l’encolure, le fait qu’il bouge au montoir si on monte côté droit, etc.
Mais pourquoi est-ce important que le cheval nous regarde de face ?
Ce n’est pas important qu’il le fasse, c’est important qu’il puisse le faire, si on le lui demande. Quand on est face à lui, et seulement quand on est face à lui, s’il nous regarde avec les deux yeux, et à fortiori s’il a les deux oreilles dressées vers nous, c’est une marque de confiance, mais aussi de respect. Il est à l’écoute, prêt à répondre à la demande. C’est comme s’il nous disait : « Bon, maintenant, qu’est-ce qu’on fait, chef ? ». Cette marque de respect signifie que le cheval est connecté à la personne devant lui. Si, l’on est sur un côté, de près ou de loin, c’est son oreille qui nous dira s’il est connecté à nous ou non.
Attention, ces moments-là sont éphémères, le cheval se laisse souvent distraire par une infinité de choses qui se passent dans son environnement. D’ailleurs, c’est parce qu’on sait saisir ces moments éphémères, et construire dessus, que l’on gagne du temps.
Est-ce aussi une sécurité pour le cavalier (si on voit les deux yeux, on ne voit pas les fesses et donc le cheval ne peut pas taper) ?
Oui, aussi, bien sûr. Parce que, même si physiquement les postérieurs sont loin de toi, mentalement, ils peuvent être très près. Et si tu n’as qu’un œil, alors oui, mentalement, les postérieurs sont vers toi. Ça peut être un problème pour ta sécurité. Si tu as les deux yeux, il n’y a aucune chance pour qu’il te tape. Mais ce n’est pas seulement pour une question de sécurité, c’est aussi le signe que le cheval est équilibré.
Ce déséquilibre, si ce n’est pas réglé pendant la phase d’éducation-débourrage, on le paiera plus tard, soit par des écarts sur des terrains de concours, soit par des résistances quand on demande au cheval de se plier. Et donc à droite le plus souvent.
Dans le monde animal, cela peut-il être un signe de défi ou une menace ?
À mon avis, ça dépend s’il s’agit d’une proie ou d’un prédateur. En ce qui concerne le cheval il s’agit d’une marque de respect, avec plus ou moins de confiance, ça dépend. Ce qui est sûr, c’est que s’il a un œil plus que l’autre vers nous, même si cela semble insignifiant tellement l’angle de sa tête est faible, il est comme dans les starting-blocks pour fuir du côté qu’il indique. D’ailleurs, mentalement, il l’a déjà fait.







